Le récit d’expériences vagues, de moments vidés de leur sens par l’absence d’un époux suicidé, c’est l’essentiel de ce roman. Quantité de sensations précises, lumineuses et vertigineuses dépeignent une étrangeté à soi-même qui submerge tout, jusqu’à s’incarner dans un personnage mi-avorton mi-revenant, réel ou imaginé par celle qui reste, Lauren, body-artist, qui n’est plus elle-même, ni par le corps, ni par les sensations, ni par la voix et les paroles.
Mais en réalité, l’usure de l’existence était là avant le drame, comme le montre la vacuité de la scène du petit déjeuner, longue, déprimante et sinueuse, qui ouvre le livre. DeLillo réussit ici un exercice troublant, qui n’est pas sans rappeler le Nouveau roman dans ses aspects les plus hypnotiques – et pour d’aucuns, les plus insupportables… Plusieurs fois on hésite à déposer le livre et à ne plus y revenir. Autant de fois, on se dit que tout tient sur la brièveté (une centaine de pages), sur un impressionnant empilement d’ellipses, et sur une écriture et une trame magnétiques.
Body Art
Don DeLillo
Actes Sud Babel
traduit de l’américain par Marianne Véron
(présenté par Thomas Lemaigre)
Une certaine douceur, voilà ce qui nimbe ce court roman de Mathias Enard. Une douceur jaune pale comme celle des fins de journée ensoleillées à la mi-saison dans les contrées du Sud. Une lumière douce comme celle de la sensualité et des souvenirs. La sensualité est ici celle de l’Orient ottoman que savoure Michel-Ange, qu’on suit dans son voyage à Istanbul à l’aube du XVIème siècle. Les souvenirs sont la musique, les corps, les coupoles, la lumière et le vin épicé, que le Florentin gardera vivants toute sa vie.
Enard imagine ce séjour, cette rencontre, cet échange entre Orient et Occident, autour de la figure symbolique du pont sur la Corne d’Or que le sultan Bajazet a commandé à l’artiste déjà star de la Renaissance italienne. Le pont ne sera jamais érigé, mais l’auteur est parti à la recherche des rares traces laissées sur place par l’artiste. Il en donne un récit facile d’accès, chaud, très envoûtant, dans une écriture fine mais sans ostentation : « un pont audacieux et politique (qui) ressemble au David : on y lit la force, le calme et la possibilité de la tempête. Solennel et gracile à la fois ».
Proposé par Thomas Lemaigre
Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
Mathias Enard
Actes Sud
Du même auteur : Zone (Prix Décembre, Prix Livre Inter)
Vous chérissez ces ambiances de milieu de nuit, avec zinc, cendriers pleins, tessons, parler fort, bravades, bourrades, rigolades, et avec l’odeur : cigarette, bière, sueur, urine. Vous concevez qu’une très vieille femme débarrasse de ses vêtements son fils de 50 ans, ronflant sur le canapé du rez-de-chaussée, sans doute jusqu’au milieu de l’après-midi? Vous trouvez ça chouette d’avoir parmi vos voisins des réfugiés iraniens qui vous accueillent pour un soir alors que l’huissier est venu vous prendre la télé familiale? Vous trouvez aussi que Roy Orbison (« Only the lonely », etc.) est une divinité incarnée ? Vous êtes preneur de paris fous pour figurer au Guinness des records ? Vous trouvez que le mauvais goût des nouveaux riches, c’est du toc, et leur regard sur les vôtres vous donne envie de frapper? Confondre la nouvelle petite amie de votre père et l’assistante sociale qui vient vous chercher pour vous placer en home, cela aurait pu vous arriver? Vous aimez tout ça parce que mieux vaut en rire, vu qu’on en a parfois pleuré? La merditude des choses est vraiment un livre écrit pour vous, un livre qui gratte là où ça fait mal et où ça chatouille, comme le film éponyme qui en a été tiré il y a 2 ans. Son parler cru et chaleureux, ses accélérations, ses moments de mélancolie, son mélange de tendresse et d’ironie, tout ça, vous auriez même peut-être voulu l’avoir écrit vous-même…
Proposé par Thomas Lemaigre
La Merditude des choses
Dimitri Verhulst
Denoël
traduit du néerlandais par Danielle Losman
Siri Hustvedt, auteure du remarquable “Tout ce que j’aimais”, nous a offert un roman un peu plus léger pour l’été, tout en conservant son écriture stylée et érudite.
La narratrice, quinquagénaire en retraite estivale tentant de se remettre d’une grave dépression, découvre les amies de la seniorie de sa mère, donne un cour de poésie à un groupe d’adolescentes et se lie d’amitié avec une jeune mère et son enfant. Au fil du récit, elle dresse un portrait fin et touchant de chaque tranche d’âge. On y reconnaît nos mères, nos filles, nos soeurs, nos amies et, bien sûr, un peu de nous-même.
“Un été sans les hommes” est écrit par une femme, parle uniquement de femmes et plaira aux femmes, mais peut-être aussi à certains hommes.
Proposé par Catherine Closson
Un été sans les hommes
Siri Hustvedt
Actes Sud
traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf
Du même auteur (entre autres) :
La Femme qui tremble
Tout ce que j’aimais
Élégie pour un Américain
L’Envoûtement de Lily Dahl